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NOUAGE 02

Juste Dolan

Editorial

L’ONDE DE CHOC, Patricia Loubet 

Les grecs dans l’antiquité nommaient Kairos l’instant propice. Kairos, petit dieu ailé, était la plus percutante représentation de la rencontre entre le désir et la contingence : il fallait le saisir au vol par sa longue mèche de cheveux à l’avant du crâne, en anticipant sa présence. L’opportunité offerte par la venue à Toulouse de Xavier Dolan dans le cadre de la projection en avant-première de son dernier film Juste la fin du monde, a fait naître un nouveau dispositif. Depuis la salle, nous avons écouté, interrogé le jeune réalisateur, puis transcrit ses propos obtenus sur le vif. Ce spécial Nouage Juste Dolan est l’expression de notre désir de transmettre l’éclairage qu’il donne de son film, d’entendre à travers sa langue claire et percutante, l’hommage profond rendu à la langue de Jean-Luc Lagarce, le dramaturge français auteur de la pièce éponyme dont est tiré le film.
L’amplitude des films de Dolan est vaste. Tous sont cependant traversés par cette forme spécifique d’exclusion que l’on nomme ostracisme (homosexualité, transsexualisme, tdah, etc.). Dans Juste la fin du monde, la présence silencieuse de Louis soulève un torrent de ressentiments et d’incompréhensions. Il y a certes sa longue absence, mais il y a surtout les paradoxes de son style, cette solitude attentive qui le rend attractif et lointain, différent. Tous perçoivent un creux dans sa parole, celui de toujours, renforcé cette fois par celui que creuse l’attente déclarative de sa mort prochaine. Toute la pièce est une tentative de contournement de cette parole « je vais mourir ».
Écrite en 1990, Juste la fin du monde1 est une pièce autobiographique. Jean-Luc Lagarce retournera d’ailleurs dans sa famille une semaine avant de mourir du sida en 1995.
L’homme d’écriture, poussé par la nécessité de consigner aussi bien de jour que de nuit, « tout ce qui lui passait par la tête »2, s’avancera presque naturellement vers le théâtre. Rien cependant n’est évident dans ce choix tant le théâtre équivaut pour le milieu prolétaire et protestant où il a grandi, à la jouissance débridée des maisons closes.
Le théâtre sera le lieu où loger cette écriture inouïe qui est un usage pur de la lettre, qui ne renvoie à presque aucune représentation mentale. Metteur en scène fantomatique, il sera très effacé dans la direction d’acteur. Son jeu est dans l’écriture, le théâtre lui donne la consistance imaginaire qui semble lui faire défaut. Ici, les mots de sa mère sont éloquents : « sage comme une image » explique-t-elle « aussi bien dans son lit que dans son parc, il n’y avait pas à s’en occuper »3. Des dernières volontés du dramaturge, exprimées peu de temps avant sa mort, il y a celle-ci : qu’aucune fleur ni aucune plaque ne soit apposée sur sa tombe ; qu’aucune inscription, pas même son nom n’y figure. Le texte de Clémence Coconnier rend sensible le fil ténu qui reliait J.-L. Lagarce à la vie : l’écriture et cet « Autre regard ».
Il n’y a aucun compromis dans l’adaptation cinématographique de cette langue complexe, faite de ressassements, de bégaiements, de répétitions. Elle est d’emblée apparue à X. Dolan, soucieux d’en restituer le nerf, comme capable de faire apparaitre la vulnérabilité des personnages, leur imperfection.
L’écriture de J.-L. Lagarce, marquée par cette « zone limite, entre la vie et la mort »4, fut un terreau fertile au réalisateur. Sa lecture, pour le cinéaste, s’est d’emblée accompagnée d’un foisonnement d’images, d’une anticipation de plans cinématographiques spécifiques. Le texte de Bertrand Condis représente à ce titre une formidable initiation à l’usage que Dolan fait des cadrages.
X. Dolan insiste aussi sur l’impuissance à laquelle aboutit la verbosité des personnages : ces mots qui endorment jusqu’à taire le message qui cherche à se dire. La rencontre entre le cinéaste et le dramaturge s’est faite sur l’opportunité qu’offrait cette langue riche mais sans décors. Dans le film, ce qui traverse les regards donnera corps à l’impossible à dire. Par le regard, il introduit du vivant dans l’usage épuré de la lettre.
Enfin, il serait impossible de parler de X. Dolan sans parler de l’amour ! L’article de Baturalp Aslan nous éclaire sur les déclinaisons de l’amour, qui dans les films du jeune réalisateur, se fonde sur la tragédie du transitivisme. 

1 Lagarce J.-L., Juste la fin du monde, Besançon, Editions Les Solitaires Intempestifs, 2012.
2 « Une vie, une œuvre », un documentaire consacré à Jean-Luc Lagarce, vendredi 7 octobre 2016, France Culture. La citation est de la mère de J.-L. Lagarce.

3 Ibid. 

 

Sommaire

L’ONDE DE CHOC, Patricia Loubet 

L’INTERVIEW, Xavier Dolan 

QUELQUES ÉCLAIRCIES, Clémence Coconnier 

CADRER LE REGARD, Bertrand Condis 

LES DÉCLINAISONS DU MALENTENDU, Baturalp Aslan 

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